Sous le casque

Strava, pourquoi j’ai arrêté

Un article garanti sans IA, écrit à la main par Clay.

Le comment du pourquoi

Ah, Strava. Pour être dans le coup, je pensais intituler cet article « Comment j’ai arrêté Strava ». C’est accrocheur. Mais dire « être dans le coup », n’est plus trop dans le coup. C’est une expression désuète. Un truc de boomer, dirait ma fille. Et puis surtout, j’en ai vraiment plus que marre qu’on me dise comment je dois faire. Ce que j’aimerais comprendre, c’est pourquoi je dois les faire. Attention, je ne parle pas du « pourquoi » au sens des causes ou des raisons qui devraient me convaincre. Je veux le POUR QUOI. Vers quoi ? A quel effet ? Ça va me mener où cette affaire ?

– Alors qu’est-ce qu’on va faire?
-J’en sais rien. Qu’est-ce que tu veux faire?

Je vous parle d’un temps

Quand j’ai commencé à publier sur ce blog, en 2013, c’est-à-dire il y a 13 ans, j’ai moi-même osé donner des avis et des conseils. Je postais des vidéos sur YouTube. J’étais sûrement un ancêtre des influenceurs. Cela me prenait beaucoup d’énergie. Mais je faisais cela pour partager une passion. Pour accompagner et lancer en même temps un mouvement. Je n’en avais pas besoin pour exister. Mon propos n’était pas de faire le buzz ou de lancer des débats binaires et stériles pour engranger des vues. J’ai juste engrangé de fidèles lecteurs. Je me suis même fait des amis. Quand ma vie a basculé dans le dur, ils m’ont soutenu. C’est en grande partie pourquoi je continue d’écrire et de publier sporadiquement mes modestes billets d’humeur, réservés aux initiés. Lire un article, c’est se donner du temps. C’est accéder à un plaisir rare. Car, avouons le mes amis, les temps ont bien changé.

Drop shipping

Depuis que le web a débarqué dans nos téléphones, une foule d’individus très sûrs d’eux nous explique comment nous devons nous y prendre. Au début, les choses étaient claires. Les influenceuses et les influenceuses faisaient du placement de produits. En gros, ils tentaient de nous donner envie d’acheter des trucs moches et inutiles. Mais il faut croire que nous n’étions alors pas complètement idiots, et ils se sont tout de même un peu ridiculisés. Certains se sont enfuis à Dubaï, un paradis fiscal où il faisait bon vivre le rêve que les américains ne pouvaient plus offrir. Le chocolat est toujours plus vert chez le voisin. L’histoire les a rattrapés, avec ses bombes et ses drones pas du tout instagramables. D’autres ont sombré dans les oubliettes du cloud. Les meilleurs ont survécu et sont désormais à la tête de petits empires. Ils nous fourguent désormais leurs propres produits dans les rayons bien réels des hypermarchés et se pavanent avec les célébrités plus classiques, sur les tapis rouges, dans les défilés et même à l’Elysée.

Voir Dubaï et mourir

Fais pas ci, fais pas ça

Ensuite est arrivée une nouvelle vague de gens qui s’excitent dans nos téléphone. Ce sont les « créateurs de contenu ». Drôle d’expression hein. Quand Baudelaire écrivait entre deux verres d’absinthe, il créait du contenu ? Quand je vais aux toilettes le matin, ne suis-je pas tout simplement moi aussi un créateur de contenu ? Bof. Peu importe. Ce qui est certain, c’est que ceux-là ne rigolent plus du tout. Ils parlent vite, très vite. Souvent même ils hurlent. Leur ton est catégorique. « Voilà ce que tu dois faire ». Il y a souvent une croix verte à côté de leur commandement et une rouge à côté de ce qui est honni. Ils prescrivent.  Il font des vidéos, beaucoup de vidéos. Elles sont calibrées pour plaire à tous les algorithmes et aux gens du monde entier, de 3 à 103 ans. On t’explique qu’il faut traquer le glucose, le gluten, les grammes en trop sur ton ventre ou ton vélo. Quel que soit le domaine, il y aura une nuée de spécialistes autoproclamés pour te dire ce que tu dois manger, boire, ou penser. Et ce mouvement général de contrôle et de prescription s’est accompagné d’un nouveau paradigme : les applications.

Mince j’ai oublié la branche de lunettes au dessous de la lanière du casque ! Vais me faire gronder par la police du style !

Génération appliquée

Tout comme vous, des applis, j’en ai plein mon smartphone. Certaines, je ne sais même plus à quoi elles servent. Mais si vous faites régulièrement du sport, comme moi, vous êtes sûrement sur Strava. Comme dit le dicton « Si ce n’est pas sur Strava, ça n’existe pas ». Cette petite phrase a fait de petits dégâts dans mon quotidien. Et pas que dans le mien. Je connais des gars qui utilisent Strava à moto pour taper des chronos. Si, dans une descente, vous croisez des types qui grimpent en mode moto GP, avec Go Pro, micro et genou au sol, soyez bien sûr qu’ils sont sur Strava. J’en connais même qui se mettent au tas pour améliorer leur temps.

Mince j’ai oublié de déclencher mon Strava

Strava ou Strava pas ?

« Comment ça tu n’es pas sur Strava ? » Quand je roulais avec des cyclistes et que je leur demandais leur nom sur Strava et qu’ils me disaient ne pas y être, j’étais sidéré. Pourtant, ma chéri, qui s’y connais en cyclisme, m’avait averti : « Dis-toi bien que, parmi les meilleurs, un bon paquet ne sont pas sur Strava. » Pfff. N’importe quoi. J’ai juste pas écouté. Progressivement, j’ai roulé toujours plus haut, toujours plus fort. Mes performances s’amélioraient. Alors j’avais peur de me faire dépasser. Fini l’échauffement. Fini de rouler nez au vent sur un vélo vintage. J’ai cramé plusieurs mois de salaire dans un carbone. Pour le vélo taf, j’utilise un VAE, parce que la côte est rude et que nous n’avons pas de douche au boulot. Mais je me suis aperçu que les VAE aussi étaient sur Strava. Alors j’ai commencé à pédaler comme un fou sur mon vélo taf. Et j’arrivais en sueur au boulot. J’ai même créé des segments. Je ne pensais plus qu’à accumuler du D+. Le Pic du Maïdo, 2200m ? Pas assez. J’enquillais direct sur une autre ascension, genre Colimaçon, histoire de dépasser les 3000m de D+. Le parking du Col des Bœufs au fin fond de Salazie? Pas assez haut. On enquille sur le Col Carozin et Hell-Bourg. 2700M de D+. Des sorties de 6, 7 heures, à cramer plus de 2500 calories en bouffant des gels et des en buvant des électrolytes.

Il pleuvait ? Pas de problème. Restons à la maison gravir l’Alpe d’Huez ou le Galibier sur Swift. Là, je me comparais sans cesse à mon avatar passé, ou à mes rivaux inconnus du monde entier. J’ai gagné des maillots verts au sprint, seul chez moi avec la clim, à deux doigts de la crise cardiaque, pour défoncer des japonais et des australiens plus jeunes que moi et que je ne verrai jamais de ma vie. Se comparer, encore et encore. Liker des trucs qu’on ne lit même pas, juste pour ne faire de la peine à personne, ou par peur de ne plus être liké soi-même. Tu balances des kudos, des likes, des cœurs sur je ne sais combien de réseaux, toute la journée. Avant même de boire, de retour, épuisé, tu te jettes sur tes stats. Les comparer avec celles des hommes, des femmes, des gens de ton âge, de ton poids. Et ces gens te défoncent toujours. Ils sont très forts. Et certains même trichent. L’autre jour, j’ai croisé une fille courbée sur son vélo de triathlète et qui bénéficiait de l’aspiration du scooter de son entraineur. C’est Nietzsche je crois qui, dans Ainsi parlait Zarathoustra, explique qu’il faut se concentrer sur sa vie et œuvrer à se dépasser soi-même. Seuls les médiocres, les minables et autres tocards mesquins (bon, là je me lâche un peu) se comparent aux autres. Il appelle ça « le dernier homme ». Au sens du dernier des crétins. En d’autres termes, moins philosophiques : on ne pourra pas tomber plus bas qu’en pétant plus haut que le cul des autres. Non. Sérieusement. Se raser les jambes et se barder de capteurs quand on fait des compétitions, c’est normal. Mais quand on est amateur, à quoi bon ? Et quand on est un amateur vieillissant qui doit surveiller sa vue et ses artères? Le sage ne se compare qu’à lui-même. Il taille son petit bonhomme de chemin.

Me suis tapé trois cols pour gagner ce maillot du Tour

 

Ca va mieux

Un jour, j’ai tout laissé tomber. La lassitude, soudain. Et aussi je pense qu’il y a un paradoxe. C’est une application sportive qui m’a sauvé de l’enfer des applis de sport. J’ai acheté un bracelet connecté, pour faire comme les champions du Tour. Au début, je trouvais ce gadget un peu idiot. Et puis, peu à peu, je me suis recentré sur ma santé. Moins, mais mieux, et plus régulièrement. Réapprendre à dormir, à récupérer, à bien se nourrir. J’ai moins roulé. J’ai fait du renforcement musculaire. A force de pédaler, j’avais des bras de Playmobil. J’ai fait des squats et des lifts chargé comme une mule, pour gagner en explosivité. J’ai même stoppé définitivement l’alcool. Là c’est une autre histoire. Ce qui est certain, c’est que j’ai gagné en sérénité et en maîtrise.

Finis les petits bras tubulaires de Playmobil

Alors un beau matin, après avoir bu un grand verre de prots, j’ai supprimé l’abonnement payant à Strava. Et il ne s’est rien passé ! Le ciel ne m’est pas tombé sur la tête. Les enfants ne m’ont pas jeté des galets sur le bord des chemins. J’ai même fait des économies. Désormais, après de nombreux messages de Strava me vantant un monde de performances, je n’ai plus accès à mon classement. Et bien vous savez quoi ? L’autre jour, j’ai refait l’ascension du Maïdo. Quel était mon but ? Prendre du plaisir, tenir un effort. Le faire pour moi, en me foutant pas mal du reste.

A mi chemin, j’ai fait une pause pipi et j’ai relâché un Pokémon dans la forêt.
Un peu plus tard, j’ai fait une pause gel-gavé-de-glucides-rapides et j’ai admiré un cheval blanc

C’était chouette. Il faisait bon. Sur le mur où j’en bavait en danseuse, des mômes m’ont crié « Vas-y Monsieur ! » et dans les virages, les automobilistes « Allez ! Allez ! ». A l’arrivée, un touriste m’a dit « Bravo ! ». J’avais l’impression d’être en grâce. Une version apaisée de Bernard Hinault. J’ai gardé une cadence régulière. Je me suis accordé des pauses. J’ai regardé le paysage sublime, tout en écoutant du jazz avec mon petit haut parleur fixé à ma sacoche de cintre. Je n’ai pas accéléré sur les deux derniers kilomètres. Juste savourer la récompense suprême, la cerise sur le gâteau : ce spectacle incroyable, quand, au-dessus des nuages, on peut contempler la vue qui soudain se dégage, découvrant les cirques. Et le meilleur dans tout cela? Et bien j’ai défoncé tous mes records personnels !

 

Comment je le sais ? J’ai gardé l’abonnement gratuit tout de même. J’ai toujours accès à mes hauts faits d’armes. Oui, je le confesse, il me faut encore travailler cet aspect vaniteux de mon ego. La prochaine fois, promis : j’y retournerai avec un cadre acier, une montre mécanique et un Sony Ericsson à clapet.

No race
Suivez-nous:

4 commentaires

  • Defender

    Comme d’habitude j’ai lu
    Comme d’habitude ça m’a plu
    Et comme d’habitude je m’y suis reconnu
    Il y a quelques mois, en pleine préparation pour une « course » cycliste de bike et trop longue j’ai fait un (petit) burn out sportif
    Et Strava n’y était pas étranger
    Depuis j’ai ( presque) tout coupé et c’est plus cool
    Mais je sais que j’y retournerai …..bientôt
    Oit suivre ma progression pour une autre course cycliste « debile »
    Sylvain

    Ps: si tu as encore une bécane il faudra vraiment rouler de nouveau ensemble
    Et aussi avec nos 2 roues à mollets !!!

  • Fabien

    Un nouveau post tout en transparence et sensibilité ; un vrai face à face avec la dépendance numérique qui est souvent la nôtre désormais.
    Alors ce qui est rigolo c’est que j’ai fait juste l’inverse avec Strava il y a 1 semaine en reprenant l’abonnement payant que j’avais laissé tomber en début d’année  : pas pour la perf, mais juste pour pouvoir nous tracer des itinéraires vélo faisables en Aubrac avec les cumuls de km et de D+

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.