Style

Pour ou contre les stickers ?

Les autocollants c’est classe ou c’est ringard ?

Acheter un véhicule neuf, de nos jours, c’est toujours faire un gros sacrifice financier. Les motos, les voitures, et même les vélos, sont des trucs indispensables et pourtant hors de prix. Etre immobile, de nos jours, c’est être mort. Survivant encore un peu au bas de la chaine alimentaire, le piéton doit se frayer un chemin entre les trottinettes électriques et les crottes de chiens (qu’on nous rende les motocrottes !). La société de consommation a tout fait pour discréditer et ruiner les transports en commun. Alors les véhicules que nous achetons sont plus que de simples moyens de transport. Ils deviennent une extension de notre maison, voire de nous même. Ils projettent aux yeux du monde une image que nous voulons flatteuse. Richesse, puissance et liberté. Même si le réel c’est tout le contraire : endettement, limitations de vitesses et embouteillages. Dans ce mirage individualiste généralisé, la carrosserie, c’est l’apprentissage du deuil. Rutilante le premier jour elle finira rayée, cabossée et recyclée. Un jour fatidique, on ne comprend pas. On avait pourtant fait bien attention. Mais c’est bien là : la première petite rayure, le premier petit pet, la première trace de rouille. Alors on se dit qu’un sticker ou deux, au point ou on en est, hein, ce serait marrant.

stickers collectors

 

Au origines, il y a le daron, Clay Senior

Quand j’étais gamin, mon papa refusait qu’on pose des autocollants sur la voiture familiale. Il trouvait cela vulgaire. Ma voiture, mes règles. Taisez-vous : ne dérangez pas votre père quand il est au volant ! Papa, il a bossé dur toute sa vie. Il a connu les privations sous l’occupation allemande. Et, quand je vous parle d’Occupation, ce n’est pas juste un souvenir des cours d’histoire. Il avait des « boches » comme il dit, jusque dans les trois quarts de la maison de mes grands parents, avec même un énorme bunker dans le jardin. Un grand corps de ferme dans les dunes de Sangatte, face à l’Angleterre, c’était une place stratégique de plus sur le fameux « mur » de l’Atlantique. A notre époque de nostalgie, voire de retour des politiques autoritaires avec culte du chef, uniformes et tout le toutim, il est bon de rappeler que ces gens si disciplinés n’étaient pas vraiment des gentils. Ainsi, quand celui qui allait un jour devenir mon papa traversait la cours avec son frère, les allemands trouvaient très marrant de viser leurs jambes dénudées par les « culottes courtes » avec des balles à blanc, histoire de les faire courir un peu. Alors, au sortir d’une enfance pareille, se payer sa première voiture, une R8, vous imaginez que c’était une sacrée revanche sur le destin. En route pour les Trente Glorieuses !

Salut les gars. Je peux passer avec ma trottinette électrique?
Pas de stickers. Que de la peinture

Dès la Seconde Guerre Mondiale, les équipages des forteresses volantes ont pris l’habitude de personnaliser la carlingue de leur avion avec une pin-up ou un logo fédérateur. Une fois la guerre terminée, certains ne purent retourner paisiblement à une vie civile calibrée. Ils achetèrent des bécanes et commencèrent à retirer toutes les pièces inutiles, pour gagner en vitesse et en agressivité. Ce sera l’apogée d’un type déjà largement pratiqué depuis les années 20 : le bobber. Et, nostalgiques de l’esprit de camaraderie qui les animait au cœur de l’action, du risque et de la mort, ils se mirent à arborer au dos de leurs cuirs et de leurs vestes en jean les emblèmes guerriers de leur Motorcycling Club. Les jeunes pourfendeurs de « boomers » ne peuvent pas comprendre. N’ayant même pas le permis de conduire, ils se croient autorisés à juger rétroactivement (ce que même la loi se refuse à faire) des gens qui ont fait ce qu’ils pouvaient à une époque qu’ils croient, à tort, facile. Les modèles de voitures familiales ont accompagné la progression de carrière paternelle. Je n’ai pas connu la Renault au volant de laquelle, de retour d’une autre guerre, le daron a séduit ma future maman. Mais j’ai joué de longues heures avec mes petites voitures, mes petites motos et mes petits cyclistes, sans ceinture de sécurité, sur le haillon arrière de la longue succession des Fiat. Au début elles étaient rouges et spartiates. A la fin elles étaient grises et immenses. Puis on a eu des Lancia. Puis des Mercedes. A l’ère des profs d’allemand triomphants et de l’amitié franco teutonne, les « boches » étaient redevenus fréquentables. Toujours pas de sticker, mis à part le fameux « F » de « France » qu’il fallait arborait pour voyager hors des frontières nationales, en Belgique, en Hollande, en Espagne ou en Italie. Je ne me rappelle plus si nous l’avons remplacé un jour par un « EU ».

Culte

Avec la voiture de Maman, c’était une autre histoire. Quelle que soit la couleur, c’était une Fiat 500 décapotable. Pour nous faire plaisir, à moi et ma frangine, elle collait des stickers imitant des yeux à l’avant du capot. Ce n’était pas la coccinelle de la saga de films qu’on adorait à l’époque, mais ça avait de la gueule quand elle nous déposait à l’école. Pour les vacances, il fallait arborer la main « Souriez Pif ! » pour espérer être aperçu par la voiture promotionnelle du magasine « Pif Gadget ». Le Graal absolu de tous les petits français en migration estivale sur l’autoroute du soleil. Papa avait accepté un compromis : pas de main autocollante, mais ok pour la version amovible qui se fixait avec une ventouse. Pif avait tout prévu. Il faut croire que, déjà, la France était coupée en deux : pour ou contre les autocollants.

nostalgie quand tu nous tiens

Et maintenant ?

Voilà pourquoi, en ce début 2026, le fait de poser un autocollant sur la carrosserie abimée de mon vieux pickup revêt toujours les atours d’un geste à la fois fier et rebelle. Les gens arborent souvent des autocollants à l’arrière de leur voiture. On en pose aussi sur nos bécanes. Mais d’où vient cette pratique ? Quelle est la signification profonde de ces petites ou grandes images posées ainsi en surface ? Est-ce la classe ou le summum de la ringardise ? Déjà, il y avait un sticker obligatoire. La vignette auto a été créée pour aider les vieux. Pardon : les séniors. Puis, on a laissé tombé les ancêtres, mais pas la vignette. Au moins, on pouvait s’amuser à collectionner les vignettes d’assurance comme autant de cuvées sur le pare-brise de la 2 CV. Rappelez-vous ! Mais désormais la vignette est « dématérialisée ». Traduction : tu payes mais ça s’arrête là. N’oublie pas de payer, mais on fait tout pour te faire oublier que tu as payé. Et adios la vieille 2 pattes. On fera tout pour que tu gardes ta caisse le moins longtemps possible. Le rétro, oui, mais surtout pas le vintage.

Sticker un peu gonflé

2026, c’est l’époque du distanciel et de l’immatériel. La mort survient de nulle part, via des drones pilotés par des geeks à plusieurs milliers de km de là. Les fortunes se comptent en bitcoins. On paye en frottant nos smartphones un peu partout, ou en cliquant du bout des doigts sur des images générées par IA et représentant des objets même pas encore produits. Les gens dictent à des machines des déclarations d’amour qui atterrissent sur les pages virtuelles mais payantes de créatures qui n’existent pas. Parfois, en sueur, je fais la course à vélo contre des japonais et des américains, sans bouger de mon salon, scotché sur mon Zwift. Parler à un humain au téléphone relève de l’exploit. Il faut d’abord affronter des touches, des messages enregistrés, des chat bots et de longues minutes d’attente à écouter de la musique informatisée. Et les humains qui finissent par vous répondre, terrorisés par leur superviseur, récitent avec un accent lointain des formules toutes faites. Nous errons sans fin dans la grande nuit glaciale de l’abstrait, de l’anonyme et de l’aseptisé. Toute tentative pour se réconcilier avec la chaleur concrète de la matière humaine et terrestre est perçue comme un attentat contre l’ordre du monde.

Le dernier né de la collection !

Les normes contre le style

La paléontologie et l’anthropologie nous enseignent que nos ancêtres ont toujours aimé décorer le quotidien. Ils peignaient des lignes, des points et des motifs sur leur corps, leur visage, sur les ustensiles et les outils. Tout n’était qu’ornement. Les casques, les boucliers, les pierres sacrées, les céramiques ou les murs : autant de supports pour laisser s’exprimer la créativité, la géométrie et la couleur. Les statues grecques de marbre blanc qui peuplent nos musées étaient peintes de couleurs vives, tout comme les temples qui les hébergeaient. Plus tard, et jusqu’à l’Art Nouveau et l’Art Déco inclus, on a continué à sculpter des fauteuils ornés de griffons ou de volutes. Sur les Talbot antiques de mon grand-père, les bouchons de radiateurs et les calandres étaient autant de prétexte pour installer des statuettes qui n’ont survécu de nos jours que chez Rolls Royce. Il faudra attendre le récent triomphe du modernisme, avec les obsessions de Le Corbusier et de ses disciples, pour tout raser, uniformiser, griser, blanchir et standardiser. Les meubles Ikea et la mode des murs gris souris sont venus porter l’estocade finale.

In rust we trust!

Au cas où vous ne le sauriez pas, la législation vous interdit de décorer votre casque de moto avec des autocollants. Mais depuis avril 1995, l’absence « d’éléments de signalisation en matériaux réfléchissants » vous expose à une amende de 135 euros et un retrait de 3 points. C’est le même tarif que quand vous roulez sans casque. Si vous voulez poser des stickers décoratifs sur votre heaume de chevalier des temps modernes, c’est une autre histoire. Certains évoquent les assurances qui ne veulent pas payer, d’autres les chocs qui s’en trouveraient cachés, et il y a aussi les histoires de radios du crâne. Impossible de démêler le vrai du faux. J’ai épluché les textes officiels mais je n’ai rien trouvé. Un casque doit être homologué. En France, sans les stickers réfléchissants, il ne l’est pas. Quant aux visières miroir ou fumées, elles sont explicitement interdites. Voilà pour la fantaisie.

Et là on me voit?

A vélo, vous pouvez rouler avec un entonnoir sur le tête : le casque n’est pas obligatoire ! En trotti, cela dépend des modèles, mais chez Claymotorcycles, on ne pratique que les deux roues qui sont équipés de roues pour adultes (exception faite des skate-boards, lesquels méritent respect et admiration). J’aurais aussi pu vous parler de la progressive et définitive impossibilité de personnaliser sa plaque d’immatriculation, mais c’est trop déprimant. Tout est devenu impersonnel. La vie est en leasing et nous roulons à crédit, avec pour seul horizon des abonnements.

La vraie vie, je vous dis !

Petite philosophie du sticker

Bref, vous l’aurez compris, personnaliser est une tentative instinctive et désespérée pour échapper à la masse. Juste un peu au moins. Déjà ados, nous collions des stickers sur nos agendas et nos cahiers. Il fallait s’évader comme on pouvait de la routine grisâtre d’une scolarité réglée pour la masse et le moule. Alors poser un petit film plastifié et gluant sur une carrosserie, un cadre, un réservoir ou une vitre, c’est renouer avec un peu d’originalité. C’est le marche pied vers la customisation pour les plus hardis. La peinture ! Les paillettes ! L’aérographe ! Pour l’immense majorité, ce sera juste une petite pin-up, un club de sport, un 46 de Valentino Rossi, une publicité pour une marque jugée prestigieuse, un « Bébé à bord » ou un « Ma prochaine sera une Ferrari ». Et c’est tout à fait respectable. On peut acheter des stickers tout faits, coller un truc offert par un magasine, ou carrément designer son propre logo chez un professionnel ou en ligne. Vive la créativité ! Les stickers, ce sont des messages envoyés aux autres, et qu’ils ne pourront lire qu’à l’arrêt, sur un parking trop étroit, ou au ralenti, coincé avec vous dans le même bouchon. « Je fais du karaté », « J’ai un chien dangereux », « Ne me colle pas de trop près », « Je suis sexy », « Nous sommes une famille », « Dieu me protège », « Je conduit cette caisse, mais normalement je suis un motard ». Les autocollants, ce sont aussi des petits symboles qu’on se montre à soi-même. Ne pas être juste un anonyme. Se reconnaître dans cet objet. S’identifier à une passion. Etre fier d’être soi. Les usagers de la route, on leur fait croire qu’ils achètent de la liberté. En réalité, ils prennent un abonnement à vie pour un système globalisé qui les tient de tous les côtés. A peine au guidon ou au volant de votre machine, vous branchez votre compte en banque sur : des autoroutes (elles devaient devenir gratuites une fois remboursées, mais les prix n’ont cessé d’augmenter et, une fois devenues rentables, l’État, loin de nous les rendre, les a bradées à des multinationales), des stations services, des compagnies pétrolières, des producteurs de batteries, des fabricants de pneus, des garages, des concessions, des fournisseurs d’électricité, des assurances. Toutes les voitures se ressemblent. Toutes les motos deviennent insipides et inaudibles. Tous les vélos sont en carbone ou en batterie. La route est devenue une jungle brutale, à la fois individualiste et grégaire, où règne l’alliance paradoxale de la loi et de la haine, des inégalités et de l’uniformité, des pulsions et du contrôle. L’efficacité, la sécurité, la puissance et le statut social : tout ça c’est ok. Mais le charme ? Trop ambigu. Impossible à contrôler et à quantifier ? Dangereux donc. En voie d’éradication. Ce n’est même pas un concept. Tout juste une notion. Mieux : une évocation. Le souvenir estompé d’un petit chien qui vous fait signe de la main et qui sourit en tirant la langue. « Les routiers sont sympas » en gros lettrages noirs. Le Bonhomme Michelin avec son écharpe bleue. Ce petit quelque chose qui, malgré nos uniformes et nos conditionnements, demeure l’inexpugnable expression de la singularité. Le parfum subtil de celles et ceux qui s’efforcent d’avoir encore une âme.

Alors, en ces temps troubles et troublants, quel sticker allez-vous coller pour 2026 sur votre véhicule préféré ? Ou sur votre familiale, pour vous évader un peu du quotidien ? Un seul mot d’ordre : lâchez vous ! Mais ne devrions-nous pas toutes et tous en avoir au moins un en commun ? « Share the road », « Partageons la route ».

Un des fameux stickers Clay M & C des années 2010
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